Philosophie: L'aventure de l'écriture

"L’amour est ton compas, navigue,
mon Arche.
Va au nord et au sud, à l’est et
à l’ouest, et partage avec tous ton
coffre à richesses.
La tempête te portera sur sa crête
comme phare pour les marins de tristesse.
L’amour est ton compas, navigue, mon Arche".
extrait du Livre de Mirdad.
L'homme utilise un langage articulé depuis 100.000 ans et écrit depuis 5000. Le commencement de l'écriture nous échappe à jamais mais chaque enfant n'en réinvente - t - il pas la clé lorsqu'il passe du graffiti tracé d'après ses rêves au dessin d'une lettre signifiant un message lisible pour d'autres ?
Les historiens la font naître au 4me millénaire avant Jésus - Christ, en Mésopotamie, afin de répondre à de nouveaux besoins, comptabiliser, répertorier, marquer la propriété, besoins générés par l'essor du commerce et de l'urbanisation.
La mythologie fait de l'écriture un don divin : Nabu, le scribe de l'univers, grave sur sa tablette aux destins les arrêts des dieux, fixant au début de l'année le sort de chaque mortel.
En Egypte, Thot donne aux hommes, sur ordre de Ré, la connaissance des paroles sacrées, les hiéroglyphes, émanation du verbe divin. Les fonctions de l'écriture vont donc garantir à la fois l'ordre social et l'ordre du monde voulu par les dieux.
L'étymologie nous dit qu'écrire et dessiner c'est la même chose. Le dessin, parce qu'il représente, garde la mémoire de la rumeur d'avant le mot, de la force de l'être. Il porte l'empreinte de notre corps.

L'homme a d'abord tracé des signes, des encoches dans le bois, des incisions dans la pierre, des peintures sur les vases…autant de repères, de conjurations, d'exorcismes de l'absence. ECRIRE, c'est dessiner et ajouter de la parole au dessin qui ne sait pas dire l'irreprésentable.
L'écriture commence avec le besoin de figurer ce qui n'a ni forme ni visage. Elle introduit la possibilité de dire ce qu'on ne peut pas représenter et celle de présenter ce qu'on ne peut pas dire.
L'écriture transporte du savoir à moins qu'elle ne retrouve, à travers des tracés singuliers, un savoir qui serait peut être celui de notre corps. On passe du dessin à l'utilisation de la valeur phonétique du signe. Des premiers pictogrammes phéniciens aux symboles grecs, abstraction des sons.
De l'aleph phénicien à l'aleph grec puis à notre A, il ne reste de la tête de bœuf originelle qu'une évocation phonétique et graphique. Dorénavant, A ne produit du sens que lié à d'autres signes dans des mots.
Les écritures appartiennent
à deux familles : l'une dessine le monde
plus qu'elle ne le nomme. Son écriture
est celle du silence et elle est proche de l'art.
C'est l'écriture de Mésopotamie,
Egypte, Chine, Amérique Précolombienne,
Afrique.
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L'autre dessine la parole et doit être le reflet exact du monde. L'écriture est une voleuse : elle vole le feu de la parole et en elle se trouve l'énergie qui a créé le monde. C'est l'écriture des grecs.
Ils ont le souci de la notation phonétique et décomposent jusqu'à l'atome les unités du discours. C'est aussi l'écriture des indiens, des hébreux, des arabes qui développent un système syllabique et consonantique.
En Mésopotamie, l'écriture est réceptacle de sagesse. Elle a un rôle dans le maintien de l'harmonie de l'univers. Assubarnipal, roi d'Assyrie (600 avant JC), fait remonter l'apparition de l'écriture cunéiforme aux temps mythiques des débuts de l'humanité.
A Ninive, il constitue une bibliothèque dans laquelle il rassemble la sagesse de Sumer, Akkad et Babylone. Il la dédie à Nabu, le souverain qui maîtrise l'écriture, dont les décisions sont sans appel et la parole primordiale.
NABU détient le calame du scribe. Il sait tout, comprend tout, prolonge les jours, fait revivre les morts et émet la lumière pour les hommes en proie à la confusion. Selon la mythologie sumérienne, le plus sage de dieux confie l'écriture à Nisaba, divinité du grain et des roseaux servant à fabriquer le calame des scribes.
La pointe du calame est triangulaire afin de produire
des impressions en forme de coins. Elle inscrit
aussi dans la matière la nécessaire
réunion du désir, de la conviction
et de la décision afin que l'homme soit
créateur, à l'image de dieu.
Le message écrit a été inventé par Enmerkar, roi prêtre de la cité sumérienne d'Uruk, en 3000 avant JC. Désireux de reconstruire le temple de la déesse Inana, il demande au seigneur de la cité d'Aratta des matériaux précieux.
Les deux cités sont séparées par 7 chaînes de montagnes et la négociation est si longue que le messager est épuisé. Ainsi Enmerkar dépose - t - il ses paroles sous forme de clous s'enfonçant dans une tablette d'argile. Par l'argile, le créateur de l'écriture se relie à la genèse du monde et à l'apparition de l'homme.
De même que le messager d'Enmerkar, l'homme ne s'épuise - t - il pas à obtenir des autres ce qu'il désire jusqu'à ce qu'il formule une demande ferme et précise au créateur qu'il est ?
Le premier alphabet connu est une
écriture cunéiforme de 30 signes.
Inventé à Ougarit, sur la côte
syrienne, vers le 4ème siècle avant
J-C, il compte 3 voyelles. L'écriture hiéroglyphique
apparaît en Egypte à la fin du 4me
millénaire.
Thot est le scribe aux mains pures, le maître
des paroles divines, le verbe du dieu créateur.
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Les égyptiens croient à l'efficacité magique des hiéroglyphes. Ils pensent pouvoir faire vivre ce qu'ils peignent par l'image aussi sûrement que par la parole créatrice. Le nom d'un homme en caractère hiéroglyphique contient son identité.
L'écriture est un chemin d'accès à l'éternité qui manifeste les mystères de l'univers, mystères cachés dans l'image comme dans le nom. Elle aide le mort à vaincre les périls de son voyage dans l'au delà et lui sert de guide
En Chine, la légende dit que lorsque Tsang Kie, observe avec ses deux paires d'yeux les traces de pattes des oiseaux pour tracer les premiers caractères écrits, le ciel et la terre tremblent car les dieux s'inquiètent de voir l'homme pénétrer les secrets de la création.
Chez les Mayas, l'écriture alphabétique présente le danger de solidifier la pensée et de réduire les mystères du monde. Parce qu'elle est une manière de conserver le sens qu'on craint de voir s'échapper, elle est le propre d'une société qui choisit la voie de la conservation et non de la mobilité.
Pour parer à ce danger, les mayas développent une écriture glyphique qui rend compte de la nature énigmatique du monde en étant énigmatique. L'énigme est le secret du langage et non pas le langage du secret.
Ici, l'écriture voile le monde et résiste
à l'interprétation. Lire un texte
est une entreprise risquée. Pour restituer
leur sens premier au contenu de leurs livres,
les prêtres mayas les aspergent d'eau des
origines.
L'écriture alphabétique
des Phéniciens est l'ancêtre des
alphabets grec, cyrillique, étrusque, latin,
araméen,, hébreu, arabe, indien.
Elle apparaît au 2me millénaire avant
JC.
C'est un système démocratique, à
la portée de tous avec une écriture
phonétique, chaque signe représentant
un son.
L'alphabet hébreu ne note que les consonnes. En prononçant le mot, on lui adjoint ses voyelles. Liées au souffle, celles - ci sont la part invisible de l'écriture et son accomplissement. Les voyelles sont aux consonnes ce que l'âme est au corps. Les lettres sont à l'image d'un dieu à la fois souffle de parole et de silence.
Chez les arabes, l'écriture est révélée : dieu l'enseigne à Adam et ainsi descend - elle au milieu des hommes. L'écriture est la parole divine rendue visible et l'alphabet a un caractère sacré car grâce à lui le verbe divin devient visible. La calligraphie recherche l'harmonie, le reflet avec le monde céleste des origines.
La lettre
est un symbole, un signe du potentiel divin qui
se trouve à portée de la main de
l'homme. En tant que telle, elle peut être
utilisée comme un talisman. La lettre est
le premier matériau des artistes. Elle
permet de découvrir à l'intérieur
de la langue la préexistence de l'écriture
de toute chose.
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L'écriture est la langue de la main, donc celle du cœur. Elle se réalise en fonction d'un espace vide, une échancrure entre la visibilité des lettres et le maniement de la plume. Le scribe est celui qui, par son acte, rétablit le lien intemporel avec l'origine et l'inscription originelle de toutes choses.
Les grécos - latins empruntent l'alphabet phénicien et inventent les voyelles. Alpha, par exemple, est empruntée à la consonne aleph. Au début, les signes s'écrivent de droite à gauche, puis le sens est inversé.
En Inde, l'alphabet syllabique symbolise l'univers et l'énumération de ses lettres figure l'émanation du cosmos. L'écriture joue un rôle au cours de pratiques rituelles herméneutiques et tantriques. Des mudras et des mantras leur sont associés.
Le culte des lettres s'appuie sur la valeur phonétique et l'énergie sonore qui les habite. Au commencement, il y a la parole. Elle détient l'énergie créatrice par laquelle Sarasvati, fille de Brahma, crée l'univers.
Le texte manuscrit est le visage de cette déesse des sciences et des arts. Brahma, par son union incestueuse avec elle, devient créateur d'univers et invente l'écriture. Selon la légende, Brahma se divise en deux : Brahma et Sarasvati. Brahma qui voyant Sarasvati veut en faire son épouse…
L'écriture naît
pour rendre visible l’invisible. Comment
pourrait - elle, elle qui est un médium
froid, contenir le feu de la parole ? Dans la
tradition védique, elle apparaît
comme une déperdition d'énergie
spirituelle. Chez les Celtes, Ogmios est le dieu
de l'écriture et des liens.
Quant à Platon, il intenta un procès à l'écriture, source d'oubli dans les âmes. En déposant son encre sur la feuille qu'elle effleure à peine, la plume de roseau retire du mot tout ce qui en lui risquerait de limiter le monde.
La plume peint la disparition et rend visible l'invisible. Elle se soumet à ce qui s'absente dès que le signe et le sens apparaissent. L'écriture est un message à regarder : une constellation de signes dispersés dans l'espace, une alternance de vide et de plein, de noir et blanc, un assemblage de boucles et de traits, de points et de lignes.
Le texte est une image émettant un message qui dit quelque chose d'on ne peut pas entendre. Dans la tradition runique, écrire signifie murmurer. Toute écriture est un secret et elle ne le livre qu'à celui qui en entreprend l'apprentissage.
La calligraphie, qui fait danser le corps des lettres, participe au rêve qu'il suffirait de voir pour comprendre. Que, dans une vision silencieuse, les mots bavards cesseraient de faire du bruit.
Dans son geste, le calligraphe
interroge la force des graphies, la magie de leur
architecture et entend, et fait entendre, le silence.
L’art d’écrire diffère
en occident et en orient. Le premier coule la
lettre dans un moule rigide puis dans la matière
refroidie du plomb. La page orientale fait penser
à une végétation folle, abondante.
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